Chapitre 28 : Le vieux sorcier Honorius

Quelque part dans une forêt, à l’abri du regard des hommes, le vieux sorcier Honorius était fort inquiet. Les astres n’auguraient rien de bon. Ce qu’il redoutait depuis plusieurs années risquait de se produire dans peu de temps. Il se devait d’intervenir. Son aïeul n’avait rien pu faire pour l’éviter la première fois. Son devoir était d’essayer et d’empêcher l’accomplissement de cette malédiction jetée des siècles auparavant. Cela faisait une éternité que les sorciers n’avaient pas foulé la Terre des Fées. Il allait être le premier qui après des siècles braverait l’interdiction tacite contractée il y a de cela fort longtemps. Briser l’interdit était nécessaire s’il voulait intervenir et ainsi éviter le pire. Ce qu’il craignait le plus au monde ne devait pas arriver, pas la guerre tant redoutée... Comment cela était-il possible ? Comment y était-il parvenu ? Il n’avait pas été le plus grand sorcier de tous les temps pour rien… Tous avaient cru qu’à sa mort, sa haine à l’égard des fées se serait éteinte puisque son propre fils s’était uni avec la plus belle fée du Royaume, l’adorable Elündra. Mais c’était sans compter la haine tenace d’Askan. Seul, son fils Maniel qui ne partageait pas son inimitié envers le peuple ailé, avaient osé de son vivant s’opposer à lui. Il respectait le choix du peuple des fées, leur attitude pacifique que son père, lui, n’avait jamais tolérée et avait qualifiée de lâcheté et de traîtrise. Il avait osé le braver pour épouser celle qu’il aimait. Quelques années plus tard, n’ayant pu mener à bien ses projets, sur son lit de mort, il avait maudit sa lignée pour que sa vengeance s’accomplisse. N’ayant pu exterminer la race des humains et celle des fées, ses descendants s’en chargeraient... Aucun sorcier n’avait, depuis lors, osé retourner sur la Terre des Fées et les liens étroits qui unissaient les deux peuples s’étaient brutalement rompus… Tous craignaient ce grand sorcier que l’injustice avait brisé et que la haine avait ensuite aveuglé, une haine sourde et féroce envers les humains qui s’était malheureusement retournée vers leur plus ancien allié, le peuple des fées. C’était une bien triste histoire que les ancêtres d’Honorius s’étaient transmis de génération en génération pour que le passé ne meure jamais, un passé qui sauverait peut-être le monde d’aujourd’hui. Ses ancêtres qui avaient pris fort au sérieux ses menaces s’étaient jurés d’empêcher la malédiction de s’accomplir. Le premier à se lancer dans cette tâche ardue fut son ancêtre Azazel, qui avait été le plus fidèle ami d’Askan avant tous ses évènements regrettables. Il avait même entrepris d’écrire ce triste passage de leur histoire pour que personne ne l’oublie, mais le livre s’était perdu, personne ne savait ce qu’il était devenu. Achevé ou non, il détenait sûrement la clef qui empêcherait la malédiction de se réaliser, sinon pourquoi le livre aurait-il disparu ? Pourquoi son auteur en serait-il mort ? Azazel fut en effet retrouvé assassiné sans que nulle trace du livre n’ait été découverte. Des feuillets noircis de son écriture fine et tâchés de son sang se trouvaient éparpillés dans toute la pièce ; mais aucun ne concernait le manuscrit qu’il disait avoir achevé et qui semblait avoir bel et bien disparu. Personne, après lui, n’avait osé écrire cette histoire que ses descendants avaient décidée de se transmettre oralement de génération en génération. Ayant été un des amis d’Askan, Azazel détenait-il peut-être sans le savoir le secret de ses pouvoirs, la solution pour l’anéantir, détruire ce mal qui le rongeait? Il en était mort. C’est ce que tous avaient pensé. Ses fils s’étaient lancés dans la recherche de ce manuscrit mais sans succès. A leur mort, leur quête fut abandonnée et le livre perdu à jamais. Honorius ne pouvait s’empêcher de penser à tout le mal qu’avait fait subir Askan à son peuple et à sa propre famille. Déterminé, il se dit que tout cela ne pouvait pas recommencer. Toute sa vie avait été vouée à l’anéantissement d’Askan. Il n’avait pas voulu entraîner la femme qu’il aimait dans cette vie qui ne tournait autour que d’un seul homme mort il y a de cela fort longtemps. Quand il avait senti son pouvoir renaître et s’accroître de jour en jour, il avait tout quitté et s’était cloîtré à nouveau dans cette cabane, où il avait vécu toute son enfance et qu'il avait quitté jadis pour vivre l'existence dont il avait toujours rêvé. Lui qui avait tant apprécié la vie et la compagnie des hommes, surtout celle de sa compagne, il s’était retrouvé à vivre en ermite pour empêcher Askan de détruire ce monde qu’il aimait tant. Ce qu’il ne savait pas, c’était que du fruit de leur amour était né un fils qui reprendrait à son tour le flambeau, sa mère ayant décidé de lui révéler toute la vérité sur son père et sa mission. Agé aujourd’hui de dix-huit ans, il pouvait enfin aller à la rencontre de ce père qu’il n’avait jamais connu mais qui se battait sans que personne ne le sache contre un ennemi invisible qui menaçait de détruire le monde tel qu’on le connaissait. Il en était fier. Il avait hérité de son père de dons magiques qu’il avait essayés de dompter. Il ne maîtrisait pas encore les forces qui l’habitaient mais celles-ci le poussaient vers son père. Il se sentait comme attiré vers lui. Il avait donc décidé d’aller le rejoindre et de lutter à ses côtés. Il savait que cela ne serait pas facile, mais c’était son père et il le retrouverait, dut-il aller au bout du monde. Plein de fougue et avec la description de la maison de ces ancêtres au sein de la forêt d’Emeraude, une forêt qui au moyen-âge, était interdite aux humains puisque des créatures aux pouvoirs magiques y avaient élus domicile, il s'y dirigeait d’un pas rapide, pressé de rencontrer cet homme qui avait peuplé ses nuits et ses rêves les plus fous. Attablé, le regard perdu dans le vide, Honorius était absorbé dans ses pensées. Empreint d’une mélancolie qui lui était devenue familière et apaisante, il pouvait rester ainsi des heures. Il semblait vivre un rêve éveillé, une autre vie auprès de celle qu’il n’avait jamais cessée d’aimer. Il aurait pu savoir ce qu’elle était devenue en ne prononçant que quelques mots, mais l’imaginer mariée avec des enfants lui brisait le cœur. Il préférait ne pas savoir et garder le souvenir de cette belle jeune femme qui l’avait initié aux joies de l’amour et fait découvrir un autre monde, une autre vie auxquels il n’aurait jamais aspiré s’il ne l’avait pas rencontrée. Elle lui manquait tant. Alicia était la seule femme qu’il avait aimé. Cela faisait dix-huit ans qu’il ne l’avait pas revue, dix-huit longues années de solitude. Les quelques années qu’il avait passé auprès d’elle avaient été les plus belles de sa vie, non pas qu’il ait été malheureux dans son enfance, mais ce furent les seuls moments où sa vie ne fut pas consacrée à Askan. Son enfance avait été vouée à l’apprentissage de formules magiques, de charmes et de sortilèges en vue de l’affrontement, de la bataille finale tout comme son père, avant lui, avait été initié par son grand-père. Il avait appris à déchiffrer le langage des astres, à comprendre leur message. Son père lui avait enseigné l’art de la magie blanche et les préceptes de la magie noire. Il lui disait toujours que pour comprendre son ennemi, il fallait connaître ses armes. Il lui avait également conté l’histoire de son peuple qui avaient été jusqu’à des temps reculés intimement liée à celle du petit peuple ailé. Les fées l’avaient toujours fortement intéressé. Il avait étudié leur histoire, leur culture, leurs us et coutumes et pour la première fois de sa vie, il allait les rencontrer. Bien que la situation ne prêtait guère à rêvasser, il ne put s’en empêcher. Sortant du monde idyllique où son esprit était allé flâner, une pensée le fit sourire. Eux qui s’étaient toujours cachés des hommes et du peuple des fées, à travers lui, allaient se faire connaître. Certains de ses ancêtres se retourneraient sûrement dans leur tombe mais il était grand temps de sortir de l’anonymat. La route serait longue jusqu’au Royaume, plusieurs jours de route. Il ne savait pas exactement où il se trouvait mais ne perdrait pas pourtant espoir. Animé de bonnes intentions, il le trouverait. N’allait-il pas venir en ami ? Et quels que soient les obstacles qui l’attendraient sur la route, il les franchirait. L’enjeu était trop important. Il serait l’ambassadeur de la paix ou l’annonciateur de la plus grande guerre que le monde connaîtrait opposant les dernières grandes puissances occultes de notre monde...