Chapitre 30 : le Maître Dragon

Le vieux sorcier Honorius n’attendait plus que son jeune ami pour partir. Il lui avait envoyé une missive où il l’enjoignait de l’accompagner dans son périple. Il l’imaginait sans peine plein d’enthousiasme, prêt à se lancer dans l’aventure. Leur première rencontre lui revint en mémoire. D’un tempérament espiègle malgré son grand âge, même si soit dit en passant le vieux sorcier Honorius n’était pas si âgé qu’il voulait bien le faire croire, il aimait adopter l’allure d’un vieux sorcier au dos courbé par le temps et à la longue barbe blanche… Son stratagème avait fonctionné bien des fois. En effet, comment ce vieil homme pouvait-il être un puissant mage comme le disaient les rumeurs du coin ? Mais Adrazel était plus têtu que la plupart des humains. Il força l’entrée et obligea le vieil homme à le suivre. Il n’avait marché des jours et des nuits pour rien. Il était venu lui demander son aide et il ne partirait pas tant que sa requête n’aurait pas été entendue. Il savait que l’action valait plus qu’un long discours. Il posa son sac et en sortit délicatement un objet volumineux enroulé dans différentes fourrures et pièces de tissu. Dans le regard du vieux sorcier s’alluma une lueur d’intérêt. Ce jeune homme avait réussi à piquer sa curiosité. Vu la forme de l’objet, si ce qu’il pensait été juste, il avait devant lui… Mais non, ce n’était pas possible, il n’y en avait plus de part le monde depuis des siècles. Et pourtant, il ne rêvait pas. Le jeune homme avait déposé avec mult précaution son précieux objet devant la cheminée où il attisait un feu mourant. Il y avait créé un nid où l’œuf serait à l’abri, un œuf énorme… Le vieux sorcier s’agenouilla sans peine, ce qui laissa Adrazel stupéfait, et prit l’œuf dans ses mains. Il l’examinait maintenant avec attention. Vu la taille gigantesque de cet œuf, il avait à faire avec un œuf de dragon ! Il n’en avait pas jamais vu et ils avaient disparu depuis des siècles. Comble du bonheur, il était en présence d’un œuf d’une des espèces les plus rares. Il tenait dans ses mains un œuf des dragons blancs de Wespati. Ce qu’il savait de ces dragons, il l’avait lu ou c’était son grand père qui le lui avait dit. Ces dragons dès leur naissance avaient atteint leur taille adulte et tenaient dans vos mains. Ils étaient surtout doués d’une intelligence rare et hors du commun. Le vieux sorcier croyait que sa race s’était éteinte il y avait de cela bien des siècles. Mais, il avait la preuve entre ces mains que l’espèce n’avait pas tout à fait disparu. Le jeune homme avait su garder l’œuf à une bonne température. Il semblait en bon état et bien conservé et surtout sur le point d’éclore… Il se mit tout de suite à son chaudron. Il devait lui confectionner une potion revigorante s’il voulait qu’il ait une chance de survivre. L’œuf semblait avoir hiberné et peut-être que… Il se devait d’essayer. Pendant qu’il la préparait, il demanda au jeune homme de lui raconter tout ce qu’il savait sur cet œuf…
- J’ai trouvé cet œuf dans une des grottes de la région de Wespadi d’où je suis originaire. Je connaissais les légendes qui parlaient des fameux dragons blancs de Wespadi. J’ai mené plusieurs expéditions dans les grottes sans jamais rien trouvé. Je me suis documenté sur le sujet et j’ai lu tout ce qu’on pouvait trouver sur la question. Il y a une semaine, je suis retourné sur les lieux d’une de mes toutes premières expéditions après avoir entendu qu’il y avait eu des éboulis dans la région…
Le vieux sorcier Honorius lui lança un regard réprobateur.
- Oui, je sais que c’était une mauvaise idée, que c’était très dangereux. Mais, j’avais un pressentiment. C’est là que j’ai découvert une nouvelle galerie dont l’entrée avait été libérée par les éboulis. J’ai vérifié la solidité du passage et je me suis aventuré dans la galerie… Dans un coin, j’ai découvert des pierres étrangement disposées en tas. J’en ai touché une qui m’a laissé comme une trace de suie sur la main. J’avais lu quelque part que les dragons construisaient des nids de pierre dont ils se servaient comme d’une couveuse qu’ils chauffaient de leur souffle ardent. Sans vraiment y croire, j’ai enlevé une à une les pierres. Ce qui m’a pris un certain temps et finalement, ma main a touché quelque chose de lisse… Il n’y avait que peu de lumière qui me parvenait de l’extérieur. J’ai dégagé la chose qui s’est avéré être de forme ovale et d’une hauteur d’environ trente centimètre. La chose n’était pas très lourde… Elle ressemblait à un œuf d’autruche. Le problème est qu’il n’y en a jamais eue dans la région et qu’elles pondent rarement dans les grottes… Je me suis mis alors à espérer que ce soit bel et bien un œuf de dragon… Je l’ai délicatement enveloppé dans ma veste et je l’ai ramené chez moi… J’avais entendu des rumeurs qui parlaient d’un ermite, et même d’un sorcier qui habitait dans la montagne dans la forêt d’Emeraude. J’ai décidé de tenter ma chance et d’avoir votre avis sur la question…Y-a-t-il une chance que ce dragon soit encore en vie ? termina-t-il dans une voix où vibrait l’espoir.
Honorius avait écouté son récit avec attention tout en préparant sa mixture. Il avait à de nombreuses reprises froncé les sourcils ou remué la tête, en jetant un regard de temps en temps à l’œuf. Il ne répondit pas tout de suite à sa question. Il acheva d’abord sa préparation. Quand il émit un grognement que Adrazel jugea de satisfaction, il se dirigea vers l’œuf qui avait pris une légère teinte orangée. Il le prit et le plongea dans la préparation. Il regarda alors Adrazel et lui dit simplement en lui faisant un clin d’oeil :
- Nous allons voir…
Puis, il s’assit. Il avait toujours l’apparence d’un vieillard mais se déplaçait et agissait comme un jeune homme, se dit Adrazel, qui prit place à ses côtés. Drôle de bonhomme ne put-il s’empêcher de penser. Ils n’échangèrent pas un mot. Le vieil homme semblait perdu dans ses pensées. Adrazel, lui, ne quittait pas des yeux l’œuf et le vit avec étonnement changer progressivement de couleur. Il prenait une teinte de plus en plus orangée. Serait-il possible que… Il n’osait achever sa phrase de peur que cela leur porte malheur ! Ils avaient passé plusieurs heures à veiller et rien ne s’était produit. Epuisé par le voyage, le jeune homme s’était endormi. Honorius n’avait jamais assisté à la naissance d’un bébé dragon. Il savait que l’éclosion prendrait énormément de temps. Maintenant restait à savoir si le dragon que recelait cet œuf était encore en vie. Il avait repris son apparence normal et avait préparé quelque chose à manger pour Adrazel. Il alla observer les étoiles. Peut-être que les astres confirmeraient la naissance de ce bébé dragon. Son grand-père lui avait raconté que lors de la naissance d’un dragon, les astres annonçaient sa venue. Les planètes s’alignaient pour saluer son arrivée et la nature s’éveillait pour lui donner son nom. Il guettait maintenant le moindre signe. L’œuf, qui était à maturité, avait atteint la température adéquate et était d’un orange vif. Rien dans les cieux ne laissait présager sa naissance. C’est alors qu’un grondement se fit entendre. Le ciel, jusqu’à cet instant, étoilé et dégagé était maintenant empli de nuages. Une pluie torrentiel s’abattit sur la cabane et des éclairs zébrèrent le ciel. Honorius se dit que les planètes devaient s’être alignés. Il réveilla le jeune homme sentant le moment proche. Adrazel, encore endormi, se leva et accepta le sandwich que l’homme lui avait préparé. Il avait une barbe de trois jours et portait un jeans avec une chemise de bûcheron. Ses cheveux grisonnants mi-long encadraient. Passé la surprise, il reconnut le regard pétillant de l’inconnu. C’était celui du vieillard ! Il n’eut pas le temps de se remettre de ces émotions que l’œuf était devenu rouge incandescent, la mixture, quant à elle, était en ébullition. Dans un fracas étourdissant, l’œuf s’enflamma. La nature, de son coté, se déchaînait à l’extérieur. Adrazel n’osait plus bouger. Puis, comme cela avait commencé, tout redevint calme, les flammes disparurent et la pluie cessa. Honorius, s’était rapproché du chaudron et invitait Adrazel à faire de même. Quelque chose à l’intérieur de l’œuf semblait bouger. Honorius sortit l’œuf et le mit sur le nid improvisé près de la cheminée. Ils s’installèrent et attendirent. Leur attente fut de courte durée. Quelque chose semblait essayer de sortir. La coque se fendilla sur le côté et après quelques coups répétés, elle se rompit. Ils aperçurent alors une petite patte avec trois griffes. Après quelques efforts, en sortit un petit dragon blanc… Il essaya de se mettre debout, mais échoua. Il déploya une aile puis l’autre et réussit à se mettre debout. Honorius fit signe à Adrazel de reculer. Celui-ci obéit. Le petit dragon grogna, émit quelques petits cris et cracha un jet de fumée. Il semblait se concentrer et prenant son souffle, jeta son premier jet de feu. Il mit le feu au pied de la table d’Honorius qui l’étouffa bien vite.
- Approche-toi maintenant de lui. Il doit te sentir. Il doit te reconnaître.
Adrazel se rapprocha du dragon et tendit la main en direction de sa tête. Le dragon l’huma. C’est alors qu’il ouvrit les yeux. Son regard d’un bleu d’acier plongea directement dans celui d’Adrazel. Le dragon inclina finalement la tête et Adrazel en fit de même. Honorius prit alors la parole :
- Cher Dragon. Nous sommes heureux de t’accueillir. Ta route a été longue. Tu es le dernier de ta race. C’est ce jeune garçon qui t’a amené à moi et c’est grâce à mon savoir que tu as pu voir le jour.
Une voix caverneuse raisonna dans la pièce.
- Je vous en remercie.
Le dragon inclina à nouveau la tête mais cette fois-ci en direction d’Honorius.
- Je m’engage à servir ce jeune garçon puisque je lui dois ma vie et je mets à sa disposition tout mon savoir. Je lui suis infiniment reconnaissant.
Adrazel n’en croyait pas ses yeux. Un dragon blanc se tenait devant lui et lui parlait.
- Je ferai de lui le plus puissant des Maîtres Dragons.
- C’est une offre très honorable. Mais la vie a changé.
- Je suis aux ordres de mon maître.
Honorius se tourna vers Adrazel qui essayait de reprendre une contenance.
- Jeune Adrazel, je te présente Storm ton dragon. Les éléments ont décidé de son nom, dit-il d’un ton solennel.
- Je ne désire pas d’un serviteur mais d’un ami qui voudrait bien partager avec moi son savoir.
- Je n’en serai que plus ravi, Maître Adrazel.
Le dragon déploya alors ses ailes et vint prendre place sur l’épaule de son maître.
C’est ainsi qu’il réussit à donner vie au dernier dragon de la Terre. Honorius sourit. Il était impatient de les revoir, même si Storm venait lui rendre visite de temps en temps. Il apparaissait en pleine nuit et repartait avant que l’aube soit levée. Il en était certain, ils lui seraient d’un aide précieuse. La nuit allait tomber, il se décida à préparer quelque chose à manger pour les deux voyageurs épuisés qui allaient franchir le pas de sa porte. Tandis qu’il préparait un endroit où ils pourraient passer la nuit, il entendit la voix d’Adrazel qui l’hélait :
- Honorius, dépêche-toi ! J’ai un blessé avec moi…
Honorius ouvrit la porte. Adrazel portait sur son dos un jeune homme, qui était évanoui.
- Installe-le sur le canapé. Qu’-t-il ?
- Je l’ai trouvé inconscient. Il a l’air en piteux état.
Honorius qui était allé cherché de l’eau et des serviettes ainsi que des vêtements chauds, commença à nettoyer ses blessures.
- Allez vous restaurer. Je m’occupe de lui. Il est entre de bonnes mains.
Il fit boire un peu le jeune homme puis désinfecta ses blessures. Ses bras étaient égratignés, ses genoux écorchés à force d’être tombé, ses jambes lacérés. Des animaux sauvages semblaient l’avoir attaqué. Il devait s’être perdu depuis quelques jours sans avoir rien à manger. Honorius le lava et décida de le changer. Adrazel vint lui prêter main forte. Une fois changé, après avoir réussi à lui faire boire un peu de soupe, ils l’installèrent sur le lit et le laissèrent reprendre des forces. Le visage du jeune inconnu était paisible. Des griffures étaient présentes sur tout son corps mais également sur son visage. Il resta un moment à l’observer. Il avait des cheveux bruns, des sourcils fournis et un nez légèrement en trompette : ses trais étaient réguliers. Il lui ressemblait un peu quand il était plus jeune, beaucoup plus jeune. Il devait avoir à peine dix-huit ans. Il se promit de lui faire la leçon à son réveil. Enfin, ce jeune inconnu avait eu de la chance. Honorius se leva et retourna près de ses visiteurs.
- Alors Maître Dragon, que racontes-tu ? demanda sur un ton enjoué le vieux sorcier.
- Et toi, vieux sorcier ? répondit-il avec un sourire espiègle.
Ils se donnèrent une solide accolade.
- Ca fait longtemps.
- De l’eau a coulé sous les ponts et j’ai pris quelques années. Mais où est Storm ? demanda Adrazel, soudain inquiet.
Storm était au chevet du jeune inconnu. Quelque chose l’avait attiré vers ce jeune homme. Il ne savait pas quoi, mais ce n’était pas un jeune homme ordinaire…
- C’est lui qui l’a découvert… poursuivit-il, après l’avoir aperçu sur le montant du lit
- Il a eu bien de la chance.
- Je ne sais pas si c’est de la chance…
- Il y a quelque chose de particulier chez ce garçon, décréta Adrazel
- Dire que c’est ce que je me suis dit en te voyant pour la première fois, répliqua Honorius en souriant.
Le jeune homme remua. Honorius se leva mais Storm lui répondit par la négative.
- Il dort encore. Voyons qui est ce jeune homme, décida Honorius.
Il fouilla dans les poches de son jeans, rien et dans celles de sa chemise, toujours rien. Il allait abandonner quand il vit un baluchon.
- C’est le tien ? demanda-t-il à Adrazel en désignant le sac.
- Non. Il est à lui.
Honorius vida la contenu du sac par terre. Il trouva des livres, des feuilles, un stylo, un carnet où dépassaient d’autres feuilles, quelques vêtements, une bouteille vide… C’était là le maigre butin que contenait le sac. Il retira l’élastique qui fermait le carnet. De nombreuses pages avaient été noircies par une écriture fine et régulière, des croquis de plantes et d’animaux, des plans, les itinéraires qu’il avait empruntés. Cela ressemblait à un carnet de voyage. Il continuait à feuilleter les pages quand il tomba sur une photo. Stupéfait, il ne pouvait détacher ses yeux d’elle. Mais c’était… Ca ne pouvait pas être elle… Adrazel le regarda avec curiosité.
- Que t’arrive-t-il vieux sorcier ? On dirait que tu as vu un fantôme ?
Il ne répondit rien. Il continuait à regarder la photographie usée par le temps, les couleurs avaient , elles aussi, passé mais ce visage, ce visage, il reconnaîtrait entre mille. C’était celui d’Alicia… Il se leva et se dirigea vers le lit. Il s’assit et regarda le jeune inconnu avec tendresse. Une larme roula sur sa joue.
- Mon fils, mon fils… Ne t’inquiète pas. Je suis là.
Un sourire sembla passer sur les lèvres du jeune homme. Honorius se sentit père pour la première fois de sa vie et ce sentiment ne lui déplut pas.