Chapitre 32 : Le secret de la chambre

Cela faisait des jours qu’il était enfermé dans cette chambre, celle qui avait recueilli en son sein les tristesses, les douleurs et les bonheurs de son frère… Ce frère qu’il avait perdu trop tôt, ce frère que le pouvoir avait corrompu, ce frère qui avait tenté de le tuer… Son frère, oui, son unique frère qu’il avait perdu par une nuit sans lune et qu’il n’avait jamais revu. Abattu, rongé par le découragement, Elohim se laissait dépérir. Il n’avait plus la force de se battre. Son cœur était brisé. Il avait d’abord été abandonné par son frère, puis il avait perdu sa fille par excès d’orgueil, de douleur… Pour lui éviter de souffrir, il avait refusé qu’elle aime, il le lui avait interdit même. Sa colère de père avait pris le dessus tout comme sa souffrance d’homme meurtri par la mort de sa femme, qui avait tant sacrifié pour lui. Elle était la future Reine, elle avait des obligations et des devoirs, ceux-là même qu’il avait voulus fuir, il y a de cela bien longtemps… Il étouffa un sanglot. Hanaelle, Mébahel, pardonnez- moi, je n’ai pas su être à la hauteur. Je… Il n’arrivait même plus à penser tellement la douleur qui lui lacerait la poitrine l’oppressait. L’image de Manfred lui revint en mémoire. Ce fut la goutte d’eau qui l’anéantit. Affaibli, anéanti, il n’avait plus rien du Roi à fière allure que tout le peuple vénérait. Il ressemblait plutôt à un de ces vieillards que le temps avait détruit, avait usé jusqu’à ce qu’il ne soit plus que l’ombre d’eux-mêmes. Il ne mangeait plus, ne dormait plus. Il vivait dans une souffrance perpétuelle, souffrance qui semblait être à ses yeux sa pénitence. Il n’avait pas su protéger son peuple et encore moins sa fille. Il s’était laissé abuser par l’image que lui renvoyait Manfred. Quand il l’avait vu pour la première fois, il avait eu l’impression de revoir son propre frère au même âge, ce même regard intense et profond. Il l’avait accueilli à bras ouvert, lui avait donné la place dont son père avait tant rêvé. Il lui avait ouvert les portes de son cœur et de son Royaume. Il avait eu l’impression d’avoir une chance de se racheter et de retrouver avec Manfred ce frère tant aimé, dont l’absence avait été une des pires souffrances de sa vie. Il retrouvait son frère dans son neveu, ce frère non corrompu par le pouvoir, rêvant d’un monde meilleur. Il s’était laissé aveugler. Il n’avait pas voulu voir. Ce n’était pas lui qu’il avait trahi mais tout son peuple, tous les siens. De rage, ses poings se crispèrent. Il n’était que douleurs, pleurs et désespoir. Mais, à son grand étonnement, il sentit à ses côtés une présence rassurante. Il était pourtant seul, seul et impuissant. Quand le découragement le prenait à la gorge, il lui semblait entendre une voix qui apaisait ses peurs. Il n’y avait que trois êtres au monde capable de lui procurer cette sensation. Deux de ces êtres l’avaient quitté, le dernier avait été un rayon de soleil dans sa vie. Depuis son tout premier cri, ce premier regard posait sur ce petit être, il en avait été sous le charme. Il s’était pour la première fois senti père et avait senti ce lien unique qui se liait entre lui et sa fille, un amour incommensurable avait alors comme inondé son âme. Cet instant, il ne l’oublierait jamais. Un sourire vint illuminer son visage ravagé par la douleur. Mais, ce sentiment était tout autre. Il lui rappelait son frère qui était à ses côtés quand il ne parvenait pas à faire ce qu’il souhaitait même quand il y mettait tout son cœur et qui d’un geste, un sourire, une main sur la tête le réconfortait. Il lui semblait que c’était la présence de son frère qu’il sentait à ses côtés.
Elohim n’avait pas ressenti cette sensation depuis le départ de son frère. L’exil avait été pour lui, le verdict le plus difficile à prononcer de toute sa vie. Ces mots, il ne les oublierait jamais :
« Manfred, vous êtes accusé d’avoir tenter d’usurper le trône du Roi Elohim. Vous n’avez pas respecter le choix de votre père. Nous avons décider de vous bannir à jamais du Royaume des fées. Il vous est à partir de ce jour interdit de revenir. Vos noms seront à jamais rayés des mémoires. Vous ne faîtes désormais plus parti de ce Royaume. »
Ces mots, il n’avait plus les prononcer. Il était resté digne tout au long de la cérémonie, même devant le sourire ironique de son frère qui ne semblait éprouver aucun remord ni aucune tristesse. Son orgueilleux frère qu’il avait toujours tant admiré. Cette nuit là, incapable de dormir, il s’était levé et était allé trouver refuge dans cette chambre… Elle était impeccable, les armoires avaient été vidées, il ne restait plus rien de son frère. Dans cette nuit aussi noire que l’ébène, son frère avait disparu pour toujours de sa vie. Il s’était senti abandonné, il avait pleurer cette nuit là comme jamais il n’avait pleuré dans sa vie. Cette première grande douleur, ce premier abandon à l’aube de sa vie d’homme marquait la fin d’une époque, d’une vie. Il était à présent Roi et son frère, plus qu’un traître dont le nom serait oublié à jamais dans les profondeurs du néant.. Le lendemain, avant que le jour se lève, il avait regagné sa chambre en scellant à jamais au fond de son âme sa souffrance qui telle une cette plaie béante, il le savait, ne se refermerait jamais plus. Le nom de Mébahel fut rayé de tous les livres et pour toujours du Monde des Fées comme s’il n’avait jamais existé. Hanaelle sa propre fille n’avait appris son existence qu’au retour de Manfred, le fils de son frère. Et c’est aujourd’hui dans cette chambre qu’il sentait son frère à ses côtés qui l’exhortait à se battre. Son grand frère était là, lui semblait-il, pour l’aider. Une force cherchait à le pousser à se lever, à se battre, à ne pas abandonner… Une voix lui répétait sans cesse : « Petit frère, aie confiance, je suis là pour t’aider. Laisse moi me racheter et sauver mon fils. Je ne veux pas qu’il finisse comme moi. Fais moi confiance, petit frère. Avant que le mal ne s’empare définitivement de moi, j’ai pu cacher un objet qui t’aidera à l’éradiquer. Aie confiance, petit frère. Toi seul peux le trouver… Rappelle-toi, souviens-toi de nos jeux… Rappelle toi de notre cachette secrète. Toi seul peux m’aider à sauver mon fils. Je t’en prie, Elohim, fais moi confiance. Laisse-moi t’aider… ». N’était-ce pas encore un piège de Manfred ? Ne devenait-il pas fou ? La faim le faisait-elle délirer ? Harcelé par ses propres interrogations, harassé de fatigue, il s’était finalement endormi. Le plus surprenant restaient le sourire qui se dessinait sur les lèvres et l’impression de sérénité qui se dégageait de son visage.